Sourire quand le temps se fait trop long

  • Bonjour Alain, je viens vous faire une visite si ça vous fait plaisir.
  • Asseyez-vous donc. Il faut que je vous raconte, parce que ce qui m’est arrivé est terrible vous savez. Je rentrais du bridge, je marchais, oui je marche tous les jours une heure pour garder la forme. Soudain j’ai eu mal à la tête. Je me suis arrêté, je ne me sentais pas trop en état de continuer, alors j’ai pris mon courage à deux mains pour rentrer jusqu’à chez moi. Là, j’ai voulu faire quelques taches ordinaires mais j’étais confus. Je n’ai pas réussi à ouvrir mon ordinateur, ni à faire fonctionner les chaines de ma télé. Je me suis couché, et le lendemain ma femme a compris que quelque chose se passait. On a appelé SOS médecin, un taxi ambulance m’a emmené à St Nazaire.A l’hôpital j’ai été bien pris en charge, mon AVC semblait bénin, mais figurez-vous qu’un autre malheur m’a frappé. C’est comme si toutes les maladies du monde s’étaient abattues sur moi en même temps, j’ai été envahi comme par un océan de bactéries. Infection généralisée, sans doute pour un défaut d’hygiène, mycose, sonde urinaire… , enfin je ne vais pas vous faire toute la liste.
    Ces bactéries océaniques pourraient favoriser le stockage du carbone au fond des océans – Océans Sans Frontières
    Ca fait maintenant des mois que ça dure, depuis mars et nous sommes en mai.

    Me voilà désormais transféré dans l’hôpital communal, où il ne me reste plus qu’à rester assis toute la journée. Je ne vous dis pas comme ça fait mal à force, moi qui me maintient par l’exercice physique, là ce sont les escarres qui me guettent. On m’a bien changé de fauteuil, mais assis ou couché seulement, je trouve le temps interminable. Vous savez, c’est long une journée, et c’est long la nuit. Dans une journée il y a 24 heures, et dans une minute il y a 60 secondes. Ça fait 3600 secondes dans une heure ! Vous voyez la trotteuse de l’horloge devant moi. Je la regarde, je la vois, qu’est-ce qu’elle avance lentement.
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    J’attends la nuit avec impatience, mais l’aide-soignante qui me porte me lance comme un sac de sable en parlant avec sa collègue. Dans mon for intérieur je l’appelle la méchante, peut-être j’ai tort, elle ne fait que son travail.

    J’ai eu tellement mal, un telle avalanche de maladies en si peu de temps que j’ai pensé à mourir. Si on m’avait proposé une seringue, une piqure, j’aurais dit oui, et dans le même temps j’ai eu honte de moi.

Alain fond soudain en larmes.

  • J’ai eu tellement honte de moi de vouloir mourir. J’aurais plongé ma femme dans un profond désespoir, et puis ma fille et mes petits-enfants aussi, qui sont tellement gentils. Vous voyez, finalement je suis très égoïste. Je pleure sur mon sort alors que ma femme se bat avec un courage admirable. Moi ne je fais que râler, jérémier contre tout et contre tout le monde. Je ne suis pas un malade facile. Ma femme m’a dit d’être plus tolérant avec le personnel médical, alors j’ai fini par l’écouter et j’ai décidé de changer. Elle avait raison je pense. Le personnel se donne beaucoup de mal pour moi, le matin les dames arrivent toutes pimpantes et souriantes, la médecin se bat comme une lionne pour me guérir, pour m’encourager. Mais même les compliments ça me fait mal, et ça me fait encore plus pleurer. Je suis ridicule de pleurer comme une chiffe molle.
  • Si vous avez besoin d’épancher votre tristesse c’est bien de la laisser couler, c’est mieux que de garder ça à l’intérieur. Quand on a pleuré tout son saoul on peut avancer et retrouver ensuite de la force.
  • De la force j’en ai besoin, on me dit de manger alors ma femme vient tous les soirs pour m’accompagner lors de mon repas, ça m’oblige à tout avaler comme un bon petit soldat.
    Pourtant je ne mérite pas toute cette attention. Quand je pense aux gens qui sont à Gaza, comment expliquez-vous qu’on se donne tant de mal pour moi ? Ma famille dit que c’est la législation française, c’est ainsi. Moi à part manger je ne fais rien de ma vie.
  • Ce temps est peut-être l’occasion de vous poser, de prendre du recul sur votre vie ?
  • Oh oui, et ça me fait penser à mon père qui était une si bonne personne.

Alain refond en larmes

  • Je ne l’ai pas beaucoup vu car il était  beaucoup en déplacement, mais si jeunesse savait, et si vieillesse pouvait. J’ai mis du remps à comprendre combien il était courageux et bon. Moi je ne suis pas un bonne personne, je suis trop égoïste, centré sur moi, sur mes affects, mes intérêts personnels.
  • Vous êtes dur avec vous !
  • J’ai raison. Ma femme est d’accord avec moi sur ce point. On a passé tant d’années de conflits, tout ça pour quoi ? Pour des bagarres de cour de récréation ! Quand j’y pense, c’est ridicule comme j’ai pu gâcher notre vie pour rien. Elle ne me pardonnera jamais tout ça.
  • Vous lui avez demandé pardon ?
  • Elle ne voudra pas. Elle dit qu’on ne peut pas refaire le passé, elle dit que je ne peux pas revenir en arrière.
  • Changer le passé non, mais vous pouvez changer l’avenir. Et puis votre femme vient tous les jours, c’est une preuve d’amour non ?
    C’est une femme de devoir. Elle fait son devoir. Moi je n’ai pas souvent fait mon devoir.

Alain continue d’épancher sa misère. Il me parle de sa mémoire fragile, qui connaît pourtant des milliers de vers et de des dizaines de fables de la Fontaine. Il me récite la cigale et la fourmi, et puis d’autres encore, avant de repartir dans ses mea culpa. Comme sa dernière fable parlait de la nature je lui parle du compost, de tous nos déchets qui font la terre d’où germent les graines et fleurissent les jardins au printemps.

  • J’ai presqu’envie de vous dire Que Dieu vous entende mon enfant.
  • Alors que Dieu vous bénisse mon enfant !

La semaine suivante, Amain me demande des nouvelles de mon compost.

Comment faire son compost ?

Puis il se confie à nouveau.

  • Une personne de l’équipe médicale m’a demandé un jour. Est-ce que je peux vous dire quelque chose monsieur ? Et elle a ajouté « vous vous plaignez tout le temps. » Vous ne dites que des choses négatives.  J’ai demandé à ma femme qui a approuvé. Je ne dis jamais pour le repas « c’était bon » mais « ce n’était pas trop mauvais ». Et tout comme cela.  Alors maintenant, j’essaie de sourire au  personnel. Ce n’est pas facile leur travail, alors je leur dois bien ça. Imaginez des gens qui râlent et qui se plaignent toute la journée. Ce serait difficile alors de travailler avec nous et pour nous. La seule chose que je peux leur offrir, c’est bien mon sourire. Je m’en rends compte désormais.

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