Je rencontre Fabien pour la première fois. On m’a prévenue qu’il a des idées noires, il me dit qu’il vient de faire un AVC et ne sait pas ce qu’il pourrait me raconter. Il essaie quelques mots, c’est difficile, je lui pose une ou deux questions simples d’entrée en matière et relation, mais je sens que je le fais souffrir physiquement plus qu’autre chose. Un appel familial très affectueux interrompt notre échange. Je m’éclipse.

Le lendemain, je reviens le voir. Il ne sait pas ce qu’il pourrait me dire mais il me le dit avec beaucoup plus d’aisance.
– Je trouve que vous parlez beaucoup mieux qu’hier.
– Vraiment ? Pourtant je n’arrive pas à accepter ma situation. Je ne suis pas d’accord avec ma maladie. Je pensais que je pouvais téléguider ma vie et puis clac, ma femme est morte il y a 10 ans et maintenant je suis malade. Alors je râle, oui je râle parce que je ne suis plus maître de mes décisions, j’ai une maladie qui ne me plaît pas, qui me fait réfugier dans le silence.
– Cela vous fait du bien ce refuge ?
– Oui. Cela me permet de penser. J’ai un sac à dos rempli de beaux souvenirs alors je vais les chercher. J’aimais tellement ma femme, c’est le plus beau cadeau de ma vie. Quand je suis parti à la guerre d’Algérie elle m’a attendu, c’est incroyable. Comment quelqu’un comme elle peut m’attendre. Je ne pensais pas qu’on pouvait m’attendre.
– Aujourd’hui que vous êtes dans le silence, est-ce que vous continuez à lui parler ?
– Ah oui bien sûr.
– Et est-ce que vous l’écoutez vous parler ?
– Je sais bien ce qu’elle me dirait. Tu t’laisses aller, t’es habillé comme un clochard et maintenant tu as la tête de travers et les cheveux même pas coiffés.
Vous savez j’aimerais bien que tout ça s’arrête, je n’ai pas peur de la mort, je l’ai souvent côtoyée.
Après une opération je me suis retrouvé dans un grand espace avec un tunnel, des colombes, j’étais tellement bien que je ne voulais pas revenir. Mais je n’ai pas eu le choix. Je suis revenu à la vie. Pourtant si c’est ça le bord c’est une mort douce. Et puis ma femme m’a pris la main, la froidure de sa main avec son corps chaud ça a été une explosion, elle m’a sauvé la vie.

Finalement j’ai eu une greffe. Cela fait 28 ans que je suis greffé, le malheur des uns fais la vie des autres. Je n’ai pas attendu tellement d’ailleurs, seulement 9 mois. J’ai reçu un greffon de 10 ans de moins que moi, c’était tout bénéfice. Ce charmant jeune homme, mari et père, c’est une grande générosité de sa part et de sa famille, j’aimerais tellement le leur dire. Mais c’est trop tard pour le dire, j’aurais dû le faire dans l’exaltation, aujourd’hui qu’est-ce que je pourrais leur apporter de positif, de toute façon ses parents doivent être décédés, je ne vais pas chambouler tout ça.
Je continue donc de penser à lui. Je ne sais pas qui il est mais je sais l’âge qu’il avait et qu’il venait de Brest. J’aurais bien aimé aller boire une bolée de cidre avec lui.
Mais je vais arrêter de vous raconter la Belle au bois dormant, j’aimerais aller la retrouver ma Belle au bois dormant. D’ailleurs 2 fois j’ai failli me suicider, pas par rébellion mais par lassitude.
Et puis au dernier moment je me suis retenu. Je me suis dit, je ne peux pas le tuer une deuxième fois ce jeune homme, c’est une question d’honnêteté, c’est mon frère aujourd’hui. Je ne suis pas enceinte mais je suis responsable de lui. Je n’ai pas eu d’enfant mais je porte cette vie. Je suis détenteur d’un organe donné, cela m’oblige.
Nous continuons le fil de notre discussion, il me parle de la foi de sa famille, de la sienne devenue plus difficile. J’apprends qu’il n’a pas communié depuis la mort de sa femme. Je dis que je peux prier avec lui ou lui offrir cette communion.
– Je ne la mérite pas. Je ne dis pas que je suis un brigand mais je ne la mérite pas. Bien sûr si je vous disais oui ça ferait plaisir à mon père, à mon oncle. Mais je suis trop mécréant pour oser demander à Dieu de me rendre meilleur.
Nous finissons finalement par prier ensemble.
– Cette prière du Je vous salue Marie c’est ma préférée. Je la prie souvent. Je vous remercie d’être venue la prier avec moi.
